Je ne compte même plus les mois passés sans rien publier sur ce blog, à le laisser en friche... Il faut dire que la logique ne me convenait plus. Pressée de recevoir les avis sur mes textes, je les écrivais en une nuit, ou à peu près, et les jetais en pâture au web, sans leur laisser le temps de reposer (comme le pain), de décanter (comme le vin), de parvenir à maturation (comme le boursin). Et puis, j'ai écrit des textes plus longs, que je n'avais finalement pas envie de tronçonner pour les rendre plus lisibles à l'écran.
Bref.
Me voilà de retour sur la blogosphère, juste pour annoncer que mon écritoire va se remettre à courir, aux quatre coins du globe d'ailleurs, puisque je pars en octobre faire le tour du monde. Un tour du monde des livres, tel est mon projet, que l'on pourra suivre sur un autre blog.
De l'écriture littéraire, il y en aura aussi, c'est sûr, mais peut-être pas ici, et peut-être plus tard. Affaire à suivre...
mercredi 26 août 2009
dimanche 4 mai 2008
A la fenêtre
C’est une fenêtre de taille humaine, haute et longue comme un homme qui n’aurait pas les épaules carrées, ou une femme à la taille épaisse. Je la vois depuis ma propre fenêtre, quand je suis assise à mon bureau. Malgré moi, je l’épie. C’est la seule de toute la façade qui daigne révéler la vie qui se trame derrière elle. Voilà une demi-heure que je l’observe, du coin de l’œil. Ou, plus exactement, depuis l’entrebâillement de ma propre fenêtre. Je pars du principe que, si je vois les gens, je peux être vue par eux. Alors je me cache, comme une commère. Mieux : comme une espionne en mission secrète.
L’ordinateur est allumé devant moi, il souffle à peine, de temps en temps, son mécontentement de chauffer ainsi à vide. La page blanche de traitement de texte finit par laisser la place aux étoiles intergalactiques de l’économiseur d’écran. Elle fait bien, parce que pour l’instant, je n’ai pas la moindre envie d’écrire. Appuyé contre la longue fenêtre, il y a un jeune garçon, 12-13 ans, 14 maximum. Par expérience, je sais qu’il me réserve un beau spectacle. Parce que ce n’est pas la première fois qu’il retient mon attention.
Pour profiter des beaux jours, même devant mon ordinateur, et faire entrer les miettes de lumière qui n’ont pas été englouties par l’immeuble en vis-à-vis, je garde la fenêtre ouverte. Quand je travaille, j’entends, presque sans y faire attention, les bruits des vies d’en face. Un jour, une mère s’est mise en tête d’engueuler ses enfants, avec de longs hurlements aigus, d’une rare violence. Ça avait duré tellement longtemps que j’avais fini, malgré un soleil insolent, par fermer la fenêtre. C’était trop tard, je n’étais plus capable d’écrire une seule ligne. Sinon, ce sont des tintements clairs de vaisselle qui se lave. Des éclats de voix, entre rires d’adultes et jeux d’enfants. Des cloches qui sonnent. Des ballons qui tapent tour à tour contre des pieds et un mur. Le murmure assourdi de la rue, au-delà de l’immeuble, avec parfois, un coup de klaxon qui surnage. Divers croassements, roucoulements et piaillements. Il y aurait matière à écouter des heures entières.
Ce garçon, l’autre fois, m’avait fait relever la tête parce que je l’avais entendu aboyer. Il était là, les jambes appuyées le long de la vitre et les bras croisés sur le rebord. Je le voyais de pied en cap, révélé par la longue vitre impudique. En fait, il répondait à un chien, que je ne voyais pas, mais que j’avais fini par entendre. Ce jour-là, comme aujourd’hui d’ailleurs, il faisait un temps à s’enivrer d’air, fût-il pollué, une météo à fermer stylos, ordinateurs et fenêtres, un ciel bleu à aller provoquer le hasard en duel dans les rues. C’est ce que j’avais fini par faire, troublée par cet enfant enfermé qui ne trouvait qu’un chien, quatre étages plus bas, pour bavarder avec lui.
Aujourd’hui, par ma fenêtre entrebâillée, je l’observe, fascinée malgré moi. Il a déniché une cassette audio et, toujours appuyé avec nonchalance le long de la haute fenêtre, il en déroule minutieusement la bande, qui ondule dans la brise. On dirait la traîne d’un improbable cerf-volant, prisonnier lui aussi d’une cour d’immeuble. Deux traits mouvants, presque liquides, qui serpentent dans l’air. Deux zébrures sombres changeant sans cesse de forme, chatouillant la blancheur crème de la façade. Elles se tendent soudain. L’enfant tire, arquant les deux lignes devenues raides comme des rails. Ça ne vient pas. La longue boucle s’est coincée, je n’arrive pas à voir où. Incapable de l’en dépêtrer, il ne s’encombre pas de manières : d’un coup de dents volontaire, il sectionne la bande.
Fin de scène. Je m’octroie encore le plaisir microscopique d’observer le jeune garçon qui, lui-même, regarde sans bouger les deux fils d’un brun moiré se déhancher librement. Ils flottent avec une douce obstination dans l’air, j’ai l’impression que ça ne finira pas. Comme quand, petite, je mettais un œil dans un kaléidoscope, ou, plus grande, que je m’abandonnais dans la contemplation floue d’un feu de cheminée, je suis dans un état proche de l’assoupissement. Hypnotisée ? Pas vraiment, parce que le cours des choses se reprend en main, fatalement, et que les deux bandes magnétiques finissent par s’endormir quelque part où quelqu’un les retrouvera dans quelques années. Je ne sais pas ce qui me fait dire ça, mais je suis convaincue que les bandes magnétiques ont la vie longue.
Épilogue. Ma feuille blanche réussit presque, par étoiles intergalactiques interposées, à me rappeler à mon devoir de scribouilleuse. Sauf que le petit d’en face n’a pas encore dit son dernier mot. Son ennui le pousse à des inventions prodigieuses. Maintenant, c’est la cassette elle-même qui pend dans le vide, telle un bouchon flottant au-dessus d’un hameçon. Gare à qui s’y accroche ! Il y attraperait une chanson complètement has been ou un enregistrement de voix anonymes, que le garçon lui-même ne reconnaîtrait peut-être pas. Ce qui me fascine, au fond, c’est sa capacité à rire sincèrement de ses trouvailles. Bien sûr, moi aussi, ça me fait rire, mais je suis spectatrice invisible : je ris de le voir sans qu’il se sache observé. Je retrouve la patience apprise lors d’un stage d’ornithologie, en Bretagne. C’est formidable, de perdre son temps avec bonne conscience : je ne fais pas « rien », puisque j’observe et que j’écoute ! D’ailleurs, peut-être que moi-même, je désennuie une troisième personne, qui rit de me voir rire en regardant ce garçon.
À force de secouer la cassette devant les fenêtres des trois étages inférieurs, il finit par faire s’ouvrir l’une d’elles. Un homme, sourcils froncés, observe la cassette dépenaillée qui s’agite sous son nez. Deux fenêtres plus haut, le garçon ne se doute de rien. En un rien de temps, l’homme attrape la cassette, la tire à l’intérieur, ferme la fenêtre. Voilà de nouveau les bandes prises au piège. Mais la fenêtre se rouvre et le garçon peut remonter les fils bruns. Ils pendouillent bêtement, il n’y a plus rien au bout. Entre l’homme et le gamin, sans le savoir, il y a eu un troc de mimiques : désormais, c’est le premier qui est hilare, tandis que le second est perplexe.
Fin de scène, baisser de rideau. Le garçon, dépité, s’est éloigné de la fenêtre. Je me tourne de nouveau vers mon écran. La page blanche me fait la gueule, avec son curseur qui cligne de l’œil obstinément, l’air de dire « Et moi, et moi, et moi, et moi… »
Paris, le 4 mai 2008
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